Sur le point d'être euthanasié, un patient psychiatrique guérit grâce à un deuxième médecin

 Imprimer

Thématique : Fin de vie / Euthanasie et suicide assisté

Actualités - Pays-Bas

Publié le : 27/02/2020

Auteur / Source : C. du Bus / nrc.nl

C'est pour la première fois en début de l'année 2019, que le psychiatre Albert Batalla se voit sollicité pour donner un second avis dans le cadre d'une demande d'euthanasie. Le dossier médical qu'il reçoit indique que le patient souffre d'hallucinations psychotiques : cela fait 8 ans qu'il entend perpétuellement des chansons de Saint-Nicolas. Les traitements mis en oeuvre jusqu'ici n'ont produit aucune amélioration, à tel point que le patient demande l'euthanasie pour s'en délivrer.

Pour cela, l'homme fait appel à la Levenseindekliniek (Clinique de fin de vie, désormais appelée "Centre d'expertise pour l'euthanasie"), qui après un an de prise en charge conclut que ses souffrances sont insupportables et sans issue. Autrement dit, il se trouve dans les conditions pour être euthanasié s'il le souhaite. Un second avis médical est toutefois nécessaire, et c'est au sein du Centre Médical Universitaire d'Utrecht, spécialisé en traitement des psychoses, que le cours de sa vie va totalement changer.

Pour comprendre au mieux ce qui se passe chez son patient, le Dr Batalla va l'observer pendant une semaine entière. Il comprend vite qu'il ne s'agit aucunement d'hallucinations, mais bien d'obsessions. Et de prescrire un nouveau traitement (Citalopram), dont les effets positifs se font déjà ressentir après deux jours. "Je veux vivre", déclare son patient, libéré d'un poids qu'il trainait depuis tant d'années.

"Pourquoi a-t-il dû attendre 8 ans pour obtenir le bon traitement?", se demande le psychiatre. La conclusion tirée par Batalla et son confrère Sisco van Veen, dans la revue américaine Psychiatric Services, est "qu'il faut toujours rester critique et prudent par rapport au diagnostic établi par les confrères, en particulier lorsqu'il s'agit d'une euthanasie pour souffrances psychiques".

A l'heure où aux Pays-Bas, comme en Belgique, les patients psychiatriques euthanasiés se font de plus en plus nombreux (En Belgique, 77 en 2016=2017 contre , cette histoire pose la question fondamentale de l'incurabilité d'une situation psychiatrique. "Vous ne pouvez pas vous baser sur une radio pour savoir où se trouve le problème. (...) Souvent, nous ne savons tout simplement pas si un patient peut aller mieux ou non", constate Van Veen. Et de soulever que la demande d'euthanasie peut aussi être symptomatique de la maladie psychiatrique, comme c'est le cas pour les dépressions. Batalla ajoute quant à lui que, même aux Pays-Bas, "les soins de santé psychologiques ne sont pas au point. Les psychiatres n'ont pas beaucoup de temps, cela peut jouer...".

"Est-ce que la psychiatrie est assez précise, mesurable, pour prendre avec assez de certitude une décision aussi radicale?" se demande Van Veen, qui doute que l'euthanasie soit une réponse adaptée aux patients psychiatriques. "Le noyau dur de la psychiatrie est de dire au patient : je vais t'aider, je ne te laisse pas tomber. C'est quelque chose d'inverser cela. J'ai interrogé des médecins qui émettent souvent des secondes opinions pour euthanasie. L'un d'eux m'a dit, et c'est caractéristique : c'est comme si vous faisiez partie d'un peloton d'exécution". Rappelant que l'euthanasie ne constitue pas un "droit", Van Veen précise que les médecins doivent rester totalement libres de participer ou non à un trajet d'euthanasie. "Surtout en psychiatrie, parce que vous tuez quelqu'un qui est physiquement en bonne santé. Et ça, c'est violent."

On ne peut que repenser aux remous provoqués par l'euthanasie de Tine Nys, qui a fait l'objet d'un procès historique en Belgique le mois passé : pour Tine Nys tout comme pour ce patient hollandais, s'est posée la question incontournable de la curabilité de leur maladie. Y a-t-il encore un espoir pour ces patients, contre tout espoir? Qu'est-ce que la psychiatrie, qu'est-ce que la société peut leur proposer d'autre que la mort?

Pour aller plus loin :

Flash Expert : "Euthanasie pour troubles psychiatriques ou démence en Belgique : analyse des cas reportés"
Flash Expert "Belgique : vers un débat sur l'euthanasie des malades psychiatriques ?"
Dossier "Euthanasie pour souffrance psychique : synthèse de l'Avis 73 du CCBB"


Articles similaires

Abrogation de la peine de mort et euthanasie de prisonniers : quelle cohérence ?

Abrogation de la peine de mort et euthanasie de prisonniers : quelle cohérence ?

- Euthanasie et suicide assisté

Le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, a accepté l'invitation du président de la Commission internationale contre la peine de mort (ICDP), Federico Mayor Zaragoza, d'adhérer à ce groupe de pression qui milite en faveur de l'abrogation de la peine capitale.
La Belgique joue un effet depuis plusieurs années un rôle important dans la campagne internationale visant à abolir la peine de mort. Elle l'a abolie en 1996, inscrivant même l'abolition dans une modification de sa const...

Lire la suite

Malaise chez les médecins par rapport à l’euthanasie pour souffrance psychique

Malaise chez les médecins par rapport à l’euthanasie pour souffrance psychique

- Euthanasie et suicide assisté

Une enquête réalisée par MediQuality, une communauté médicale digitale pour le Benelux, a sondé les médecins pour savoir ce qu'ils pensaient de l'euthanasie en cas de souffrances psychiques et de démence. Sans doute encore secoués par l'affaire Tine Nys, une nette majorité d'entre eux (78%) estime qu'il faut évaluer et/ou adapter la loi sur l'euthanasie en ce qui concerne la souffrance psychique insupportable.

Ce sont 737 médecins qui ont librement répondu aux « questions éthiques en milieu m...

Lire la suite

Détails des chiffres de l'euthanasie aux Pays-Bas

Détails des chiffres de l'euthanasie aux Pays-Bas

- Euthanasie et suicide assisté

Ce Flash Expert est une synthèse du rapport 2017 de l'euthanasie aux Pays-Bas

 6.585 euthanasies et suicides assistés ont été enregistrés aux Pays-Bas en 2017, annonce le Rapport annuel récemment publié des 5 Commissions régionales qui contrôlent la pratique. Cela signifie que 4,4% des néerlandais décédées (150.027) ont demandé à ce qu'un médecin provoque leur mort ou les y assiste (250 suicides assistés).

Cela représente également une hausse de 8% d'euthanasies officiellement déclarées par ...

Lire la suite